«Saturne dévorant l’un de ses enfants», de Vik Muniz, d’après l’oeuvre de Goya. GALERIE RENOS XIPPAS
Peintures, dessins et photos rythment l’exposition consacrée
par la Maison rouge, à Paris, à un des grands tabous de l’Occident
Le cannibalisme a mauvaise réputation. Des tabous, il est l’un des
seuls à n’avoir pas été contesté en Occident. Manger son semblable ne se
fait pas. De la force de l’interdit et de l’horreur que peut susciter
l’idée d’une telle nourriture témoigne ce fait : l’histoire de la jeune
Néerlandaise tuée et mangée par un étudiant japonais à Paris demeure
dans les mémoires, alors qu’elle a eu lieu en 1981 et que bien des crimes
plus récents sont déjà oubliés. Il n’y a donc rien de surprenant à ce
que l’anthropophagie puisse réapparaître régulièrement, sous forme de
récits ou d’images. L’historienne del’art Jeanette Zwingenberger a
observé que notre époque serait celle d’une de ses réapparitions. D’où
l’idée, à La Maison rouge, à Paris, deconsacrer une exposition au
phénomène.
En une centaine d’oeuvres et une trentaine d’artistes,
celle-ci, «Tous cannibales», est surprenante et instructive autant que
violente. Pour démontrer la persistance de la fascination et de la
répulsion, le parcours est rythmé par de brefs rappels des épisodes
précédents.
Au temps où Montaigne écrivait son chapitre « Des
cannibales » dans les Essais, les graveurs nordiques prenaient prétexte
des récits plus ou moins véridiques des explorateurs pour figurer des
festins sauvages abominables, qu’ils situaient au Brésil.
Un peu plus
de deux siècles plus tard, Goya s’est emparé du sujet, que ce soitdans
les eaux-fortes des Caprices, dans sa toile célèbre de Saturne ou dans
une plus petite toile du Musée de Besançon qui aurait été parfaite
ici.Dans l’entre-deux-guerres, nouvelle poussée: plusieurs surréalistes,
dont Brauner et Dali, d’une part, et l’avant-garde brésilienne, de
l’autre, réunie en 1928 autour du Manifeste anthropophage.
Et donc
aujourd’hui. Avant cette exposition s’était-on aperçu de ce retour du
cannibalisme? Non, faute d’avoir cherché où il faut.
D’abord au Brésil, encore une fois: Adriana Varejão est l’auteur de la pièce la plus brutale de l’exposition.
Un
mur carrelé de blanc se déchire sous la pression des organes qui
surgissent en grappe par l’ouverture. Le contraste du blanc et des tons
sanglants des entrailles et la perfection de l’illusion mettent le
regard à l’épreuve, d’autant que l’on découvre la pièce par surprise, au
détour d’une cimaise.
Sur celle-ci, l’oeil vient se perdre dans les
dessins sur calque du Chilien Alvaro Oyarzun, qui trace d’une ligne
impeccable des scènes
épouvantables. Il en sature la feuille et l’oeil ne trouve pas un endroit où se reposer un instant.
Passé l’installation de Varejão, nouvelle découverte, celle de l’artiste
et
auteur de mangas Aida Makoto. Descadreskitsch contiennent la série des
Mi-Mi Chan. Aida suppose que, bientôt, la biologie saura produire en
série ces Mi-Mi Chan, des adolescentes de la taille d’un petit poisson,
pour qu’elles soient consommées en sushis, grillées, bouillies, avec ou
sans riz.
Les rehauts d’aquarelle dans des tons doucereux font
ressembler les oeuvres à des illustrations pour des menus ou des livres
de recettes.
Passé la première stupeur, il apparaît que ces Mi-Mi
Chan, si l’on s’écarte un peu de la fiction fantastique d’Aida, sont des
symboles des jeunes filles standardisées par la société du spectacle et
vouées à la consommation dans les deux sens de l’expression: elles
consomment comme le veut le système économique régnant et
sont consommées par lui, qui se nourrit de leur obéissance et de leurs dépenses.
Dès lors, le cannibalisme devient symptôme et allégorie.
Autour
de Goya et de sa réutilisation par les frères Jake et Dinos Chapman
s’organise un ensemble politique, dans lequel cannibalisme, massacres et
tortures vont de pair, des carnages commis par les troupes
napoléoniennes au temps de Goya aux abominations du XXe siècle. Autour
de Bettina Rheims, Cindy Sherman et Michel ourniac se réunit ce qui
touche aux aspects religieux occidentaux – charité romaine de la fille
nourrissant au sein un prisonnier, la Vierge allaitant Jésus, hosties et
communions des rites chrétiens.
Les terribles dessins de Frédérique
Loutz complètent cette réflexion sur nous-mêmes en rappelant crûment les
épouvantes des contes dits «enfantins», histoires de sorcières et
d’ogres. A Gilles Barbier, Renato Garza Cervera ou Pieter Hugo, il
revient enfin de traiter de la part ethnographique: du supposé sauvage
qui ne saurait êtrequetatoué, affreux, meurtrier et, donc, évidemment
cannibale.
Il n’est qu’une version de la dévoration qui ne soit pas
évoquée: l’amoureuse, l’érotique. Mais à travers quelles oeuvres
actuelles ? On n’en voit guère. Il fautdoncs’y résoudre:
«Touscannibales» en dit assez long sur le monde d’aujourd’hui.
p Philippe Dagen
«Tous cannibales », la Maison rouge,
10, bd. de la Bastille, Paris 12e. MoQuaide-
la-Rapée, Bastille. Tél. :
01-40-01-08-81. Jusqu’au 15 mai. Du
mercredi au dimanche de 11 heures à
19 heures ; jeudi, jusqu’à 21 heures. 7¤.